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Suite aux événements récents, concernant Lyne Massicotte, une mère de famille de 43 ans, disparue depuis le jeudi 17 juillet 2003, après avoir rendu visite à un homme de Québec avec qui elle clavardait sur Internet, j'ai décidé d'écrire cet article dans un but d'information mais surtout de prévention.

Je ne veux pas statuer sur son cas pas plus qu'expliquer ou analyser son comportement (car je n'ai pas en main toutes les données pertinentes) mais je désire vous dresser un profil de la personne qui est victime et du prédateur qui se cherche des proies de cette manière.

Cette opportunité qui s'offre sur Internet possède des avantages à bien des égards pour les infidélités virtuelles et/ou cybersexuelles ou les rencontres sur les chats. D'abord et avant toute chose, il y a l'immédiateté du réseau Internet, à savoir : les sites précis et favoris de l'internaute, la haute vitesse du branchement à Internet, les groupes de discussions organisés autour de la sexualité, avec la possibilité d'entrer, en privé, dans une chambre virtuelle, les propositions directes sur le réseau, etc. On peut comprendre, donc, que certaines personnalités soient plus vulnérables et donc plus enclines à tomber dans certains pièges de la séduction et/ou de la manipulation. Le système Internet contient de nombreux avantages et caractéristiques pour nourrir une éventuelle cyberdépendance :

  1. L'accès 24 heures sur 24;
  2. l'anonymat;
  3. s'exprimer par écrit, livrer de la poésie amoureuse ou utiliser la webcam peut s'avérer plus facile que d'être en face de son interlocuteur(trice);
  4. la simplicité de parler de sujets délicats et de tabous;
  5. rencontrer quelqu'un quotidiennement, et même plusieurs fois par jour, et aussi passer du virtuel au réel;
  6. l'attrait de l'inconnu;
  7. se forger un bonheur virtuel;
  8. croire aux bienfaits d'échanger avec un inconnu qui ne portera pas de jugement hâtif ou erroné sur nous;
  9. désirer combler un manque affectif ou mettre un peu de piquant dans une vie trop routinière.


Il faut considérer que le fait d'être victime d'un prédateur rencontré par le biais d' Internet est plus l'affaire des femmes (de même que la violence conjugale d'ailleurs). De plus, il n'y a pas plus de crimes par Internet qu'il n'y en a dans la vie ordinaire. Internet est simplement un moyen , un véhicule de plus pour utiliser des subterfuges et commettre des actes criminels.

Profil de la victime

C'est souvent une personne qui est, a la base, vulnérable émotionnellement. Quand cette personne est en couple, c'est fréquemment un manque de communication et de compréhension qui l'amène à communiquer ailleurs, entre autres par le biais des chats. Pour les autres, c'est généralement un manque de contacts humains qui les dirige vers ces mêmes chats. Car, ne l'oublions pas, les divers canaux de communication sur Internet permettent à la personne de s'ouvrir, de se sentir comprise sans jugement, sans préjugés de grosseur, de laideur, etc. Ou bien elle est carrément naïve ou alors elle recherche de fortes sensations et de nouvelles émotions.

Mais ce qui me semble être une des considérations majeures c'est la cyberdépendance affective (une des trois catégories avec la cyberdépendance sexuelle et la cyberdépendance au jeu) dont pourrait souffrir cette personne. Pour avoir traité des individus dépendants depuis plus de 20 ans, je peux affirmer que la dépendance affective est sous-estimée dans notre société. D'ailleurs on en parle très peu dans les divers médias trop occupés à se concentrer sur des problèmes d'alcoolisme, de toxicomanie, de jeu compulsif, etc. La personne dépendante affective est souvent en manque. Malgré le fait qu'elle aura vécu de la souffrance et de l'échec dans ses relations, elle persiste et signe pour trouver une nouvelle connaissance qui saura peut-être la satisfaire et combler son vide. Et c'est a un moment, très arbitraire, qu'elle pourrait perdre son sens critique et " tomber dans le panneau " d'une nouvelle relation débutée sur le chat.

Profil du prédateur

Soyons logiques, si j'ai affirmé que les femmes étaient plus victimes, les hommes eux sont plus prédateurs. Le prédateur projette ses propres fantasmes à travers ses écrits et l'espace virtuel, dont les chats. Il risque d'être un grand manipulateur et/ou de posséder l'étoffe d'un prédateur. Le manipulateur utilise des subterfuges afin d'arriver à ses fins et ce en rapport avec ses intérêts. Sur les chats, il déploiera son charme : 1) en présentant une photo de lui, qui pourra grandement l'avantager, quand ce n'est pas une photo empruntée (on ne sait jamais si c'est la bonne photo de la bonne personne tant qu'on ne l'a pas rencontrée), 2) en utilisant un beau discours rempli de cohérence, 3) en étant un bon vendeur afin de convaincre vraiment d'aller le rencontrer, 4) en mettant à profit son intelligence et sa ruse pour bien saisir toute la réalité intérieure de sa victime et ainsi passer à l'action patiemment.

Dans la dynamique du prédateur, il faut tenir compte du fait qu'il est probablement un cas de cyberdépendance sexuelle et /ou affective. François Berger, journaliste à La Presse, écrivait le 18 octobre 2000 : " Même si les hommes délaissent les sites pornos pour les agences de rencontre virtuelles, ils demeurent tout de même souvent en quête de sexe dans cette nouvelle fréquentation du Web ". C'est ce qui ressort des données puisées dans un des plus gros sites de rencontre en langue française : Réseau Contact, une communauté de 610,763 membres (mise à jour par l'auteur de cet article le 24.07.2003 à 16h53) et autant de fiches à lire (www.reseaucontact.com). Ainsi le quart des hommes québécois inscrits sur Réseau Contact dans la catégorie hétérosexuelle ont indiqué qu'ils sont à la recherche de " sexualité ", tandis que seulement une Québécoise hétérosexuelle sur 38 a indiqué cet objectif dans sa fiche personnelle publiée sur le site. Cela donnait, fin septembre 2000, plus de 10,000 hommes du Québec à la recherche d'une femme dans le but avoué d'avoir avant tout une relation sexuelle contre moins de 600 femmes qui cherchaient un homme pour la même chose. Ce n'est pas peu dire. Et le cyberdépendant sexuel pourrait aller jusqu'à avoir des pensées morbides et décider de les mettre en action.

J'ai traité de nombreuses femmes victimes de leur cyberdépendance affective. Elles sont en général déçues de ces relations sur les chats. Elles se sont retrouvées en peine d'amour (avec de vraies émotions même si elles sont générées par un processus virtuel). Elles ont persisté même après de nombreux échecs affectifs avec pour conséquence de la tristesse, de la colère et des symptômes dépressifs évidents. Mais surtout avec le sentiment d'avoir perdu la maîtrise de leurs vies.

La prévention

Il y a plusieurs considérations quant au fait de rendre ces relations virtuelles commencées sur les chats plus sécuritaires. Voici des trucs :

  1. Faire attention aux imposteurs;
  2. le contrôle des sites, visités par les adolescents par exemple, est du domaine de la responsabilité parentale. On rapporte que 70 % des adolescents(tes) font du chatting et que 47 % des parents ne surveillent pas le comportement virtuel de leurs enfants. Il existe d'ailleurs des logiciels-filtres qui empêchent une personne d'aller sur les sites pornographiques ou de rencontre, tout comme il y a ces mêmes filtres afin d'éviter, par exemple, à des employés de grandes organisations d'aller sur le site de Hotmail durant les heures de travail;
  3. rencontrer les personnes dans des endroits publics;
  4. avant d'aller à un rendez-vous, avertir un ami ou un parent du pseudonyme de la personne à rencontrer, son adresse électronique (en lettres et en chiffres), son numéro de téléphone ou son adresse postale;
  5. souvent les personnes sur les chats finissent par se connaître. Certains membres se font des réputations. Alors s'informer auprès d'une tierce personne, habituée à ce chat qu'ils fréquentent, de la réputation de la personne à rencontrer.

Car, à un moment donné, la relation virtuelle peut devenir plus réelle que le réel…

Article paru dans le Journal La Presse,
édition du 26 juillet 2003,
sous la rubrique Forum


par

Jean-Pierre Rochon M. Sc., psychologue

courriel : rochon@psynternaute.com

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