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Drogues par injection : Enjeux pour la société

Voici le résumé de la conférence que j'ai prononcée le 14 mars 1999, à la salle 401-C.
Ce document paraît dans les Actes du colloque.

Ce colloque,

" Drogues par injection : Enjeux pour la société ",

a été organisé par

l’Université de Montréal

12-13-14 mars 1999

Palais des Congrès
Montréal (Québec)

Site Internet du colloque : http://www.congresbcu.com/toxico.htm

 

Drogues par injection : Enjeux pour la société

Thème : l’approche psychothérapeutique avec le toxicomane par injection : le processus de réadaptation.

De la cure de désintoxication à la psychothérapie.

Le toxicomane par injection, le junkie, n’a jamais eu la cote socialement et est perçu, à tort, comme plus toxicomane que les autres. Cela se reflète souvent dans les soins adéquats que requiert son état de santé. Certains médecins omnipraticiens, par exemple, éprouvent des difficultés à traiter ce genre de clientèle. Cette dernière concerne deux principales drogues : la cocaïne et l’héroïne. Ces substances psychotropes agissent chimiquement sur le psychisme et mènent à l'intoxication et à la dépendance relativement rapidement. Dans ces conditions, on parle de trouble obsessionnel-compulsif (TOC). La souffrance de ce type de toxicomane est directement proportionnelle à l’extase que ces substances peuvent provoquer.

Un des concepts directement relié à la toxicomanie par injection est le style de vie qui l'accompagne et la rencontre avec d'autres toxicomanes, conduisant à l'élaboration d'un rituel de consommation. Les facteurs prédisposant à la toxicomanie par injection sont liés à certains troubles de la personnalité-limite (borderline) et de la personnalité antisociale; on remarque, dans ce dernier cas, de fortes carences affectives et des lacunes au niveau de l'identification de la personne.

Les aspects psychologiques inhérents à cette catégorie de toxicomanes sont nombreux.

Il y a d’abord l'obsession ; cette idée, cette image s'impose à l'esprit de façon répétée (hantise), un genre de représentation, accompagnée d'états émotifs pénibles, et qui tend à accaparer tout le champ de la conscience (manie, phobie). Les obsessions peuvent aussi s’actualiser dans l’agressivité, dans la sexualité (surtout chez le cocaïnomane), etc. La compulsion est cette impossibilité d’accomplir un acte, lorsque ce non-accomplissement est générateur d'angoisse, de culpabilité. Nous assistons, de plus, à l’altération de la perception, des attitudes et des comportements lorsque l'individu est en contact avec la "substance". La manipulation est un des principaux subterfuges utilisé par l'individu pour arriver à ses fins sans compter la malhonnêteté caractérisant la manipulation, tant envers soi-même qu'envers les autres.

De plus, il faut tenir compte de l’impact des comportements associés du toxicomane par injection sur les environnements familiaux, sociaux et du travail. Au niveau familial, il est bien souvent rejeté, isolé. Il peut causer un tort énorme à la famille. On n’a qu’à penser à son manque de responsabilisation, à la perte de maîtrise de sa vie, à la manipulation, etc. Il risque de précipiter, avec lui, certaines personnes dans sa " (re)chute ". Au niveau social, il est bien souvent ostracisé, jugé et condamné. Il n’est pas rare que l’on retrouve une structure délinquante doublée d’un passé criminel relié, par exemple, au trafic de drogues, à la fraude, etc. Au niveau professionnel, les conséquences de la toxicomanie sont en rapport avec des problèmes tels que la fatigue chronique, l’irritabilité, de trop longues heures de consommation qui mènent à l’absentéisme, au manque de productivité, etc.

La personnalité d'un individu toxicomane par injection est souvent associée à des troubles limites de la personnalité. Le DSM-IV définit des critères diagnostiques très spécifiques.

On y retrouve de l’instabilité et de l’excès dans le mode de relations interpersonnelles exprimé avec intensité et caractérisé par l'alternance entre des positions extrêmes d'idéalisation excessive et de dévalorisation. De l’instabilité affective marquée par des changements d'humeur avec passage de l'humeur de base à la dépression, à l'irritabilité ou à l'anxiété. Présence de menaces, de comportements ou de gestes suicidaires ou comportements automutilatoires répétés (on n’a qu’à penser à l’injection comme telle). L’estime de soi est faible, la culpabilité et les remords sont bien présents. Mais s’il est une dimension psychologique bien présente c’est la détresse psychologique qui habite le toxicomane par injection. Ces sentiments d’abandon, de solitude, d’isolement, d’impuissance qu’il éprouve dans des situations difficiles et angoissantes.

Dans la catégorie qui nous concerne, les drogues par injection, je privilégie l’abstinence totale. Je ne crois pas que le concept de consommation contrôlée soit bien réaliste dans ce mode de consommation.

Chez les toxicomanes par injection, la cure de désintoxication nécessite habituellement un suivi médical et une aide psychologique. Après la désintoxication, l'individu doit faire face à la réalité : vivre sans la substance. Il ne faut jamais perdre de vue que la toxicomanie n'est pas le véritable problème, mais bien un symptôme. Une des propriétés des substances psychotropes est qu'elle empêche l'individu de sentir ses émotions : les toxicomanes définissent cet état par l'expression "être gelé". L'individu qui cesse sa consommation devient plus lucide, plus conscient ; il peut alors faire face à ses émotions et ainsi changer ses comportements.

À ce stade du cheminement, l'aide professionnelle est importante. Sans dénigrer le programme de réhabilitation, en 12 étapes, proposé, par exemple, par la communauté thérapeutique Cocaïnomanes Anonymes et qui est très valable (les ressources étant relativement limitées), on doit néanmoins mentionner qu'il a des limites et qu'il peut être salutaire pour un individu de consulter un professionnel spécialisé en toxicomanie. Il est fréquent que l'individu toxicomane refuse de voir les éléments qui constituent sa souffrance (ex. : inceste, abus de toutes sortes, abandon) et à cause desquels il retourne inexorablement consommer. En diminuant sa souffrance psychologique par l'entremise d'une psychothérapie et en accumulant du temps d’abstinence, l'individu n'a plus la nécessité d'avoir recours à la substance pour apaiser ses souffrances.

Je suis d’avis qu’il faut d’abord tenir compte de l’abstinence de l’individu avant d’entreprendre une psychothérapie comme telle. L’arrêt de consommation de substances psychotropes est souvent très salutaire.

Cela permet d’avoir un accès plus facile au vécu émotionnel et affectif. Les traitements psychologiques peuvent varier selon le besoin et la capacité d’un individu à s’investir dans une relation psychothérapeutique post-cure. J’utilise l’approche cognitive, par exemple, l’exposition aux stimuli anxiogènes, la prévention de la réponse compulsive. L’approche de la " thérapie par le réel ", dans un but, par exemple, de responsabilisation ; la thérapie des sentiments et des émotions ( estime de soi, culpabilité, détresse psychologique, etc.). J’ai mis en place des fins de semaine de croissance affective (psychothérapie de groupe) pour les dépendants.

J’ai une approche humaniste qui favorise l'écoute active, et j’interviens avec la thérapie de la réalité. Je n’hésite pas, au besoin, à utiliser une approche de " confrontation " afin de raviver la conscience et la réalité. La fermeté est souvent de mise. Je travaille principalement au niveau affectif afin d'amener mes patients à être en contact avec leurs sentiments et leurs émotions. Je réfère au besoin la clientèle à des ressources complémentaires (psychiatre, omnipraticien, centres de désintoxication, etc.) afin d’assurer une résolution de problème plus efficace.

 

Depuis le 14 mai 1997, j’ai un site Internet (www.psynternaute.com) et je fais de l’intervention virtuelle (pas de psychothérapie, cependant) avec ceux et celles qui ont un accès à l’autoroute de l’information. Entre autres outils, j’ai mis en place un chatline (groupe de discussion) sur mIRC sous Undernet (#psynternaute). Ce salon de discussion est ouvert 24 heures par jour et 7 jours par semaine et il concerne spécialement tous ceux et celles qui ont un problème de dépendance.

L 'idée est donc simple et très pratique. Imaginez, par exemple, un cocaïnomane, sobre depuis peu et qui se voit pris par l'obsession subite de consommer. Il pourra visiter le lieu virtuel Rochons Ensemble et entrer, en temps réel, dans la discussion sous un pseudonyme, afin de conserver son anonymat. Ainsi, il pourra discuter avec d'autres cocaïnomanes ou polytoxicomanes, ou même avec n'importe quel autre type de dépendants et passer à travers son obsession sans consommer. Ce qui constituera une grande victoire pour lui-même et un levier pour l'avenir.

Malgré tant de préjugés et de rejets sociaux, le toxicomane par injection n’est pas un déchet de la société mais un produit de cette même société.



par

Jean-Pierre Rochon M. Sc., psychologue 04238-86

courriel : rochon@psynternaute.com

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Jean-Pierre Rochon est psychologue, membre de l’Ordre des psychologues du Québec. Spécialisé en alcoolisme, toxicomanie et autres dépendances, il traite les personnalités obsessives-compulsives depuis 1982 et développe une expertise en cyberdépendance depuis 1995.