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Le 11 septembre 1998

La vie sexuelle et Internet

Je tiens à vous entretenir d’un phénomène, ma foi plutôt étendu, mais fort mal connu : le sexe compulsif. Surtout que la sexualité est encore enveloppée, entourée de nombreux mythes et préjugés.

Mais qu’est-ce au juste que la sexualité compulsive ?

Une maladie, dans le sens qu’il y a altération de la conscience (il y a des obsessions) et du comportement (il y a de la compulsion).

Comment et dans quelles circonstances peut-on actualiser son sexolisme ?

On définit la " luxure " comme étant l'utilisation de la sexualité de manière compulsive. Cette maladie peut prendre plusieurs formes, entre autre elle peut être : sessions répétitives de masturbation dans une seule journée , désir constant d'accomplir le coït , visites répétitives dans des saunas, des cinémas XXX et les "peep show" , recours aux services de prostitués de sexe masculin ou féminin , visionnement constant de films érotiques accompagné de masturbation, masturbations répétitives en plus de coïts réguliers, cyberdépendance sexuelle, etc. La luxure peut aussi être apparentée à des troubles psychosexuels tels que l'exhibitionnisme ou le voyeurisme accompagné de masturbation, le sadomasochisme sexuel, etc.

Il semble que la société ait mis en place l’infrastructure de l’industrie du sexe : les boutiques érotiques, les danses contacts dans les bars de danseuses nues il n’y a pas si longtemps encore, les danses privées avec de la masturbation autorisée pour le client, les couples échangistes, les cinémas érotiques, les échanges de nature sexuelle via Internet, les sites de pornographie infantile, etc.

Essayons de répondre simplement à trois petites questions concernant la vie sexuelle et Internet.

Peut-on avoir une vie sexuelle sur Internet?

Bien sûr que l’on peut actualiser sa sexualité sur Internet. Cependant on risque d’être à cent lieux d’une sexualité dite normale avec un seul partenaire dans une chambre à coucher. Il s’y développe une vie érotique qui peut être nourrie de plusieurs manières , mais je dirais que la masturbation est reine avec Internet parce que l’individu est seul devant son ordinateur.

Il y a toute la dimension virtuelle dont il faut tenir compte. Certes, les processus amoureux qui mènent éventuellement à la sexualité peuvent y être assez similaires à ceux de la vraie vie : le fait de charmer et d’être charmé -donc de faire naître un sentiment amoureux-, aimer et être aimé, se connaître à travers les échanges de courrier électronique, de télécharger des photos pour " plaire " davantage, pour voir si l’on peut être attiré par l’autre, les échanges téléphoniques qui peuvent en résulter et une éventuelle rencontre physique de deux personnes. Pendant le processus, il se peut que les paroles de notre interlocuteur virtuel viennent réveiller certaines fantaisies érotiques qui ne demanderont qu’à être développées ou poussées plus loin. Mais la finalité hétérosexuelle, i.e. le coït, ne peut se faire que dans la réalité...bien entendu.

Certains poussent l’expression de la sexualité virtuelle jusqu’à la limite, car n’ayant pas ou peu d’estime d’eux-mêmes ou ayant des complexes importants , ils n’osent pas rencontrer dans la vie réelle, par honte ou parce qu’ils s’empêtrent dans leurs mensonges. J’ai traité une personne qui était obèse et qui envoyait des photos d’elle vieilles de 10 ans, ou des photos d’elle quand elle était plus mince ou simplement des photos de mannequins. Dans ce contexte, l’individu n’est pas toujours honnête. Comment bâtir une relation valable ?

 

Internet peut-il provoquer des comportements sexuels anormaux?

L’utilisation d’internet est très individualisée, dans le sens que cela représente une personne seule devant son ordinateur. N’a-t-on pas tendance à vouloir persister sexuellement sur le Web quand la sexualité solitaire vient confirmer une insatisfaction reliée au fait que la personne est seule et que la sexualité s’actualise principalement à deux. La " solitude sexuelle " est très fréquente sur le net. Inévitablement on peut penser à la masturbation. Il existe des systèmes de microphone avec ou sans caméra (C-U, See Me) où la masturbation est reine. Taper d’une main sur le clavier et se masturber de l’autre. Mais la masturbation à elle seule peut-elle être toujours satisfaisante ? J’en doute. Certaines personnes ne peuvent se concentrer que sur un seul partenaire alors cela devient encore plus problématique. La recherche de sensations fortes nous mènera à rechercher plusieurs partenaires, à vouloir nourrir encore davantage la vie fantasmatique en téléchargeant ad nausam , par exemple, des quantités incroyables d’images de femmes nues afin de nourrir une libido visuelle insatiable. J’ai en tête l’exemple d’un père de famille que j’ai eu en thérapie, et qui téléchargeait des photos d’adolescentes de plus en plus jeunes pour s’apercevoir que les jeunes filles se rapprochaient de l’âge de sa propre fille. C’est ce qui l’a amené en thérapie par peur d’être attiré dans des actions incestueuses.

Dans ma pratique privée, lors de traitement de cyberdépendants, j’ai observé que la propension au sexe compulsif était présente, chez certaines personnes, bien avant l’arrivée d’Internet dans leur foyer. Internet devenait par le fait même un véhicule, un moyen de nourrir la compulsion au sexe. Dans ces cas, Internet n’est pas la cause des déviances sexuelles, mais un moyen d’actualiser sa dépendance.

Avoir une relation sexuelle virtuelle, sans rencontrer physiquement la personne, est-ce tromper son conjoint?

Cela dépend de chaque individu. Certaines personnes se plaisent à croire que tromper son partenaire c’est avoir une relation sexuelle complète dans la vraie vie. On peut tromper un conjoint de deux manières : physiquement (lors d’une aventure, d’une rencontre-passion) et au niveau du cœur (dans une relation amoureuse extra-conjugale, incluant ou non une sexualité). Être fidèle c’est se réserver pour l’autre. A mon avis, être centré sur une personne virtuelle et investir émotionnellement et affectivement, c’est tromper. J’ai eu une patiente qui entendait son mari se masturber dans la pièce d’à côté, avec des partenaires féminines sur un chat. Elle l’entendait gémir et atteindre des orgasmes. Comment pensez-vous qu’une conjointe se sente, sachant que son mari se masturbe en chattant avec une autre femme ? Il n’y a pas de doute que cette femme se sentait trompée.

De plus, il est important de souligner que les dommages psychologiques peuvent-être autant puissants virtuellement, i.e via Internet, que dans la réalité. Une peine d'amour, pour la personne laissée, génère autant de souffrance, qu'elle vienne par le groupe de discussion, le courrier électronique ou la réalité.

Je ne crois pas que ceux qui actualisent leurs fantasmes sur Internet soient moins susceptibles de passer à l’acte (acting out) dans la réalité. Internet serait surtout une partie de la panoplie de moyens, de styles de vie, de tactiques utilisées afin d’actualiser, par exemple, des déviances sexuelles, un sexolisme ou une simple activité sexuelle.

Dans d’autres articles, que vous trouverez, entre autre, aux archives (http://www.psynternaute.com/html/Archives.htm) , j'ai démontré que la cyberdépendance était une maladie dans la mesure où il y a une altération organique ou fonctionnelle considérée dans son évolution et comme une entité définissable (symptomatologie, pathologie, thérapeutique). Il n'est pas rare que le cyberdépendant développe ou nourrisse une ou plusieurs autres dépendances.

Nous allons, aujourd'hui, nous pencher plus à fond sur le sexolique, c'est-à-dire l'obsessif-compulsif du sexe. Les principaux troubles sexuels sont l'exhibitionnisme, le fétichisme, la pédophilie, le sadomasochisme sexuel, le travestisme et le voyeurisme.

L'internaute peut actualiser plusieurs de ces troubles sexuels. Pourquoi un tel intérêt sur le Net? Pour son accessibilité, son anonymat et pour la variété de son contenu.

Dans certains cas c'est gratuit et dans d'autres, il faut débourser un montant d'argent (souvent en dollars US) afin d'avoir accès à l'ensemble du site. Qu'importe, on déboursera si ça en vaut la peine. La dépendance peut s'accroître et les coûts mensuels s'accumuler si on est abonné (avec un mot de passe afin d’accéder au site).

De l'érotisme au pornographique, en passant par le sadomasochisme sexuel (car les individus peuvent éventuellement s'échanger leur adresse et se rencontrer), la simple curiosité du débutant peut se transformer en dépendance. Newsgroup, chatlines, sites et caméras live (Webcams), le logiciel " C-U, See Me ", etc, nous transportent dans un univers dépourvu de censure. Tout est permis. Si certains internautes demeurent à l'état de voyeurisme (exemples : Playboy, les sites gais avec hommes nus, etc.), plusieurs échangent régulièrement sur des forums de discussions strictement axés sur le sexe (ou via icq) et réservés à une clientèle de 18 ans et plus.

Que l'on parle de ses fantasmes en groupe ou dans une chambre privée, les tabous sont éliminés. Puis, il y a les hommes hétérosexuels qui se permettent quelques incartades dans le monde gai, se permettant de contacter et de rencontrer, sous le couvert de l'anonymat, d'autres hommes, se laissant aller à une homosexualité refoulée ou à une bisexualité mal acceptée.

Bref, le Net peut laisser libre cours à des déviances, à une perversité ou à des troubles du comportement sexuel. Prenons, par exemple, la pornographie infantile. Mais comment faire face à ce phénomène quand il se répand à l'échelle mondiale? Les créateurs de ces sites me semblent de véritables experts. Ils se branchent sur des serveurs étrangers afin de faire passer leurs textes et leurs images. D'ailleurs, on s'interroge beaucoup sur la censure présentement.

Tout compte fait, nourrir sa dépendance au sexe avec Internet n'est pas différent que de pratiquer sur les lignes téléphoniques érotiques ou le système des boites vocales dont nous sentons une recrudescence. Seul le véhicule (Internet) change en ce qui concerne le cyberdépendant.

Jean-Pierre Rochon M.Sc.

Psychologue

Tous droits réservés 1998

Le Psynternaute

 

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Prenez connaissance de deux courriers électroniques que j’ai reçu et dont j’ai publié les réponses dans le Magazine informatique Québec-Micro.

Bonjour, j'ai lu votre article sur les groupes de discussions (newsgroups) à propos de la cyberdépendance. Je suis une femme de 32 ans. J'ai deux enfants de 5 et 8 ans. Je suis mariée depuis 10 ans. J'ai un ordinateur depuis 2 ans et je suis abonnée à l'Internet depuis 1 an. Très tôt, l'Internet m'a hyperintéressée. Graduellement, j'ai augmenté les heures passées devant mon ordinateur. Il n'est pas rare que je sois entre dix et douze heures par jour devant mon écran cathodique et ce quatre à cinq jours par semaine. Mon mari est parti avec les enfants il y a deux semaines. Il en revenait qu'il n'y ait plus de communication entre nous, mais surtout que je négligeais de m'occuper des enfants. Autre fait important, je mesure 5'2" et je pèse 200 livres. Je suis obèse. Depuis quelques temps, je m'inscrit à un " chatline " de sexe et je me fais passer pour un mannequin bien moulé. J'envoie des photos de mannequin par la poste aux hommes que je contacte sur le " chat ". Depuis quelques temps, je leur parle au téléphone avec des frais d'interurbain d'environ 200,00 $ par mois. Pouvez-vous m'aider à voir clair dans mes problèmes?

Réponse du Psynternaute

Il m'apparaît que vous passez beaucoup trop de temps devant votre ordinateur. Est-ce la seule raison pour laquelle votre mari vous a quitté? Vos problèmes de communication sont-ils antérieurs à l'acquisition de votre ordinateur et l'utilisation d'Internet? Votre conjoint ne s'est-il pas servi de votre comportement d'internaute comme prétexte pour vous laisser? Votre relation avec les " chatlines " reliées à la sexualité me semble problématique. Pourquoi vous faire passer pour un mannequin? Probablement parce que vous ne vous acceptez pas dans votre obésité. C'est moins menaçant de charmer sur le " chat " quand les gens ne vous voient pas. Les hommes seraient-ils autant intéressés si vous étiez en personne? Il se peut aussi que, ce faisant, vous nourrissez certains fantasmes sexuels. Ne pas voir vos partenaires du " chat " vous fait aller au bout de vous-même. Mais dans la réalité il se peut que vous ayez un problème d'estime de vous-même. Je vous conseille d'aller chez les Outremangeurs Anonymes. Et de peut-être vous contrôler un peu plus quand à vos heures d'utilisation d'Internet. En conclusion ne trouvez-vous pas qu'au bout du compte votre dépendance (ou vos dépendances) vous coûte assez cher? Il serait temps d'y voir. Bonne chance.

Bonjour monsieur. Je lis régulièrement vos articles dans Québec-Micro! Dans les premiers articles, vous nous avez prévenu que vous parleriez de compulsion par rapport à la sexualité. J'attends toujours. Je considère que l'avènement de l'Internet a renforce ma dépendance à la sexualité. Je m'explique. Je suis marié et j'ai trois enfants. Depuis de nombreuses années j'ai recours aux services d'escorte plus ou moins régulièrement. Il m'est arrivé d'avoir une maîtresse. Un psychologue m'a fait réaliser, il y a un an, que je souffrais de sexolisme (communément appelé " luxure "). Je n'étais pas surpris de l'apprendre, car je vivais un sentiment très fort de culpabilité. Depuis ce temps je suis en traitement. J'assiste régulièrement aux assemblées de Sexoliques Anonymes. Mais il m’arrive d'avoir des rechutes. En plus de mes comportements erratiques, je me surprends à visiter régulièrement les sites où je peux trouver des femmes nues. J'imprime les images, sans oublier des les inscrire dans mon bookmark, afin de les retracer facilement. Au travail, il m'arrive d'aller dans la salle de bain et de me masturber sur ces photos imprimées, plusieurs fois par jour. Je commence à chercher des groupes de discussion très hot où je pourrai me laisser aller à mes fantasmes. Mais je n'aime pas cela. Que pensez-vous?

Suis-je cyberdépendant ou simplement sexolique?

 

Christian T., Montréal.

 

Comme vous pouvez le constater, j'aborde dans ce présent numéro, la compulsion face à la sexualité. Comme dans beaucoup de courrier électronique reçu, je n'ai pas toute l'information pour juger afin de poser un diagnostic sur vos difficultés. Et ce n'est pas le but de ce courrier non plus. Je suis heureux que votre psychologue ait posé un diagnostic d'un comportement obsessif-compulsif par rapport à la sexualité car cela semble être le cas.

On dit du sexolisme que c'est une maladie progressive. Après les escortes, la maîtresse, la masturbation vous semblez vouloir rajouter les conversations érotiques. Internet semble être un véhicule, un instrument afin de nourrir votre luxure. Quand l'obsession vous prend, allez donc visiter le site Web de " SexoliquesAnonymes "(http://www.cam.org/~lumen/social/temoigna.html) et faire plutôt contact avec d'autres sexoliques comme vous, afin de vous éviter une rechute. Le 29.09.96 il y avait eu 4322 visiteurs de ce site, mis à jour le 22 août 1996. Vous ne serez donc plus seul, si vous le désirez. Bonne chance.



par

Jean-Pierre Rochon M. Sc., psychologue

courriel : rochon@psynternaute.com

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