Le 14 juillet 1997

Le Net et la dépendance affective.

Somme toute, le phénomène de la cyberdépendance n’est pas simple. Je dirais même qu’il est complexe, voire multidimensionnel. Comment s’y retrouver dans toutes ses variables, ses composantes. Plusieurs pensent que c’est le nombre d’heures d’utilisation de l’ordinateur et/ou d’Internet qui fait foi d’une cyberdépendance ou non. Personnellement, je trouve anormal de passer quotidiennement de 10 à 15 heures devant un ordinateur. Mais est-ce le nombre de bières qu’un individu peut ingurgiter qui fait de lui un alcoolique ou non? Quant à moi, ce n’est pas la sorte d’alcool, ni la fréquence, ni la quantité qui fait qu’un individu est alcoolique. C’est la relation qu’il a avec la substance. C’est le même raisonnement pour le cyberdépendant.

La cyberdépedance est tentaculaire et a ses ramifications. L’ordinateur est le véhicule de plusieurs autres dépendances, un moyen d’actualiser d’autres dépendances telles: le sexe compulsif, le jeu compulsif, la dépendance affective etc. ou de juguler des troubles de la personnalité (gêne, complexes, sentiment de solitude, etc.)

Permettez-moi de vous présenter un extrait d’un courrier électronique que j’ai un jour reçu, d’une femme que j’ai eu en thérapie et qui est en rapport avec de la dépendance affective.  

" Bonjour Monsieur Rochon. J’ai lu sur Internet l’annonce d’un homme qui cherchait une femme. Nous nous sommes contactés par E-mail, puis finalement, nous nous sommes rencontrés. J’ai eu le coup de foudre. Nous nous écrivons environ 20 lettres par soir (NDLR: vous avez bien lu le nombre de lettres, ce n’est pas une erreur) de 19h00 à 02h00. Ma ligne téléphonique est toujours occupée. Je reste devant mon ordinateur, incapable de faire autre chose que d’attendre. Si je ne peux rester devant mon ordi, je vérifie tous les 5 minutes et si je n’ai pas de mails, je vis une énorme déception. Je ne me contrôle plus. Ce sont les échanges par ordinateur qui dominent ma vie et surtout mes nuits. J’ai ce désir, jamais satisfait, que l’on m’aime. Ma forme vient d’une dépendance (note clinique: comprendre de la dépendance affective) que je renouvelle toujours ". 

J’ai eu cette femme en thérapie. Tellement cyberdépendante que " pour avoir la paix " avec son fils de 4 ans, elle lui a acheté un ordinateur. L’enfant, en se levant le matin, demande à sa mère: " as-tu reçu des mails ce matin, maman? " Triste cette histoire, non?

Il m’apparaît donc que cette femme ne peut être heureuse, ne peut se réaliser et se développer (tant affectivement que personnellement) qu’en étant en relation amoureuse. Elle se sent dévastée quand l’amoureux ne " nourrit " pas son vide intérieur ou son besoin, rarement inassouvi, d’être aimée pleinement. Elle veut qu’on lui fasse sentir constamment qu’elle est aimée. C’est un des aspects de la dépendance affective. Dépendant de l’amour de l’autre, n’exister que par l’autre, qu’à travers l’autre. Si le conjoint va bien, je vais bien . S’il est malheureux, je suis malheureux avec cette personne. Si le conjoint ne veut pas aller dans un événement, le dépendant affectif n’y vais pas non plus. On s’inquiète de ce qui peut être arrivé au conjoint; cela peut générer de l’anxiété et très souvent de l’insécurité. Le dépendant affectif accepte souvent l’inacceptable par peur de se retrouver seul, rejeté, abandonné. Il n’existe que par l’autre. Dans de telles circonstances, on laisse tout le pouvoir à l’être aimé. Peut-on vraiment être libre dans de telles conditions?



 



par

Jean-Pierre Rochon M. Sc., psychologue

courriel : rochon@psynternaute.com

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