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Le 16 février 1998 :

La marijuana et l'olympisme

L’affaire Ross Rebagliati a fait couler beaucoup d’encre. Et elle n’est pas encore prête à sécher; le débat sociétal sur l’utilisation de la marijuana, au Canada, ne fait que commencer ou plutôt se poursuit. On l’a vu tout récemment avec le cas de quelques sidéens qui réclament l’utilisation de la marijuana à des fins médicales et thérapeutiques. Le président Clinton, Jean Charest, chef du Parti Conservateur, votre humble serviteur, qui ont confirmé avoir fait usage de la marijuana au moins une fois dans leur vie. Alors quoi penser de l’utilisation de la marijuana ?

Nous avons tous souri après avoir entendu M. Rebagliati déclarer qu’il n’avait pas consommé " directement " la marijuana avant la compétition de surf de neiges mais qu’il aurait plutôt assisté à une soirée ou la fumée de cette drogue circulait dans l’air. Si un non fumeur de cigarettes peut développer un cancer en inhalant la fumée des autres comment peut-il en être autrement avec un fumeur de marijuana qui en ressent les effets en inhalant la fumée des autres. Les spécialistes sont unanimes pour affirmer que l’utilisation de la mari n’augmente pas la performance dans les sports, mais qu’elle tend à faire diminuer le stress et certaines inhibitions. Ross Rebagliati a recouvré sa médaille d’or grâce aux zones grises dans la réglementation du Comité International Olympique et des Associations olympiques de chaque pays représentés. Il est plus que temps que les autorités engagent un vrai débat. Sinon les athlètes risquent d’être victimes de jugements de valeur.

Vaut-il mieux bannir un fumeur de pot au surf des neiges qu’un patineur sur longue piste qui aurait blessé un individu, en voiture, après avoir dépassé la limite permise par la loi pour la consommation d’alcool, une semaine avant l’ouverture des Jeux Olympiques ? Deux poids, deux mesures ?

On m’a laissé entendre que l’utilisation de la marijuana chez les surfer était monnaie courante. Je comprends, à les voir " flyer " de la sorte sur leur planche à neige, qu’on puisse penser que le pot se marie bien à ce sport. Mais tous les athlètes que j’ai vu apparaître à l’écran lors de compétitions olympiques de surf des neiges avaient l’air, nonobstant leur look yo, bien sérieux, et d’une forme physique exceptionnelle. J’imagine qu’il y a peu ou pas de place pour les alcooliques et les toxicomanes dans cette discipline. Ces jeunes sont des athlètes accomplis. Les dangers d’intoxication à la marijuana sont porteurs d’autres dangers encore plus importants quand on pratique ce genre de sport comme le surf des neiges. Alors pourquoi, par exemple, l’utilisation de la marijuana serait chose courante dans ce sport "hight tech " quand les dangers de fractures sont énormes, les troubles de concentrations certains ?

Ce n’est pas la première fois, que culturellement, les jeunes poussent en avant-scène des valeurs établies par leurs aînés. Avec le surf des neiges, c’est la contre-culture qui fait son entrée dans le stade. Ce que j’ai aimé chez ces jeunes surfeurs ? C’est qu’ils semblent éprouver tellement de plaisir à s’exécuter, à confronter les autorités en place avec leur jeunesse, alors que trop de disciplines sont ennuyantes ou que plusieurs athlètes ont l’air de trouver cela ardu que de s’exécuter. J’imagine qu’avec une telle affaire, M Samaranch, a bien regretté d’avoir admis cette nouvelle discipline aux Jeux Olympiques.

Ce qui m’amène à parler de l’utilisation du cannabis à des fins sociales.

J’ai trouvé très courageux de la part de Monsieur Rebagliati de ne pas avoir renié ses amis de Whistler, C.-B., fumeurs de pot, pour rehausser son image afin de se justifier. Il a lui-même avoué avoir déjà consommé du pot et que dans cette région ce fait était culturel. A ce compte, c’est culturel " all over Canada ". Je ne suis pas ici pour vanter les mérites de la marijuana. Cependant je crois qu’elle peut aider à juguler le stress et à se détendre, à induire une certaine créativité, à éliminer les nausées chez les cancéreux, à apporter un certain bonheur, etc. Et que beaucoup de personnes utilisent le cannabis socialement.

L’utilisation de psychotropes dans les sports est un secret de polichinelle. On a qu’à penser au basketball américain, au hockey. Il ne se consomme ni plus ni moins des drogues dans ces disciplines, que ce que le monde ordinaire consomme. Simplement: les vedettes de ces sports sont plus exposées, voire plus médiatisées. Tout est question d’hypocrisie quand on joue aux vierges offensées. Fumer de la marijuana ou tirer une ligne de cocaïne : pas moi, pas mes enfants, pas nos vedettes nationales qui sont devenues des modèles pour nos jeunes, etc.

Parlons-en de nos modèles nationaux. De Monsieur Rebagliati en premier. Il sera intéressant de voir si l’enfant déchu-de-sa-médaille-qu’il-a-ensuite-récupérée restera un modèle pour nos jeunes bien qu’il ait admis avoir fumé de la marijuana et que ses amis " fument à planche " (à neige ?). Les modèles c’est bien beau. Mais est-ce qu’on peut les présenter autrement que parfaits, beaux, en forme, auréolés, aseptisés, léchés par l’image télévisuelle ? A se faire prendre avec des nanogrammes de marijuana dans le sang, Ross n’est-il pas plus humain, accessible, comme tout le monde ? Le meilleur modèle, c’est ce qui se vit dans la réalité. Arrêtons de faire de la " répression " chez nos jeunes, d’induire la peur des drogues via les programmes de prévention dans les écoles. Parlons des vrais choses. Donnons-leur de la réalité (sociale) quand à l’usage de la marijuana. Surtout ne la nions pas. Je crois qu’il faut s’adresser à l’intelligence des jeunes, en les informant avec justesse. Ils décideront eux-mêmes en plein connaissance de cause. Dans ce sens, le cas Ross Rébagliati est un mal pour un bien. Il élargira le débat. Et fera que les gens se questionneront, remettront en question certains préjugés.

Une fois de plus l’utilisation de psychotropes dans les sports, dans la vie, ramène de vieux préjugés à propos des utilisateurs de marijuana, en général et des toxicomanes, en particulier. Ils ne sont pas des déchets de la société mais plutôt les produits de cette même société... Qui est la nôtre !




par

Jean-Pierre Rochon M. Sc., psychologue

courriel : rochon@psynternaute.com

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