Le 16 juin 1997

L’obsession du système informatique.

Pourquoi employer le terme cyberdépendance ? La cybernétique est, entre autre définition, la relation que l’homme entretient, en communication, avec la machine. Ici, l’objet est l’ordinateur. La dépendance est l’état résultant de la consommation répétée d’une " substance ".

Ce ne sont pas les premiers articles que j’écris sur la cyberdépendance, les accros de l’ordinateur et/ou de l’Internet. On a tendance à penser qu’on est accroché à l’Internet seulement, mais on peut être aussi bien accroché rien qu’à l’ordinateur. J’étudie ce phénomène depuis près de deux ans. Il est important que je vous donne plus de précisions.

Entendons-nous bien. Je ne suis pas contre Internet. Au contraire, ce système est extraordinaire et constitue un phénomène sociologique relativement récent et tout à fait fascinant ; de plus, je m’en sert pour mon travail. Mais comme il y a de l’abus dans toute chose, il y a de vos petits copains-internautes qui ont perdu le contrôle avec ce système.

La perte de contrôle. Tiens, tiens, voilà un élément central quand on parle de dépendance. En effet, quand un dépendant, toutes catégories confondues (alcoolique, cocaïnomane, etc.) entre en contact avec la " substance  " - chez le cyberdépendant c’est l’ordinateur- il y a quelque chose de très spécial et de très subjectif, une quelconque " transformation ", qui se passe soit au niveau physique, psychologique et/ou comportemental, qui fait que l’individu n’a d’intérêt que pour la " substance ".

Pour le cyberdépendant, l’idée d’entrer en contact avec son ordinateur ( soit pour aller chatter, voir des images XXX, ou visiter le site sur le Vatican pendant 4 heures) devient une obsession ; par la compulsion, il développe un comportement répétitif, irrésistible, souvent irrationnel et illogique. Le cyberdépendant ne veut pas toujours vraiment se retrouver devant son ordinateur. Mais il y retourne, inexorablement. Il reste conscient de son problème de dépendance, mais peut difficilement se sortir, " s’arracher " d’une dynamique qu’il a lui-même créée. Souvent il s’empêche de faire ce qu’il a à faire dans son quotidien, concernant ses responsabilités, sa famille, afin de rester plus longtemps devant son ordinateur.

Cyberdépendant (e)? Plusieurs se défendent de l’être. OK, c’est normal. Ca fait relativement peu de temps que le système Internet est à ce point populaire. J’ai connu des alcooliques qui ont mis 5 ans avant d’accepter leur problème d’alcoolisme. Alors, pour certains d’entre vous, il faut quand même vous laisser le temps d’en prendre conscience, de l’admettre. Car il peut se passer beaucoup de temps entre l’admission et l’acceptation de la cyberdépendance. Il n’est pas toujours évident d’admettre sa cyberdépendance à un moment où tout le monde trippe sur l’Internet. Certains cyberdépendants se défendent bien de l’être, alors que d’autres ne savent même pas encore qu’ils le sont, tellement ils sont convaincus d’être dans l’élan normatif du système Internet.

J’entends déjà des objections:  " OK je passes beaucoup d’heures devant mon ordinateur ou sur Internet, mais est-ce plus grave que ma mère qui écoute tous les téléromans de la semaine, à tous les postes de TV, les journaux télévisés, etc. et qui passe autant d’heures (sinon plus ?) devant la télévision que moi devant mon ordinateur? " Votre objection est très valable car votre mère est probablement " Tividépendante ".

Mais le cyberdépendant peut rester, lui, autant d’heures sur un site intéressant ou bien réalisé que plusieurs heures ont passées alors qu’il est encore sur le même site, souvent dans un élan de surprise, encore attablé devant son ordinateur. Certains cyberdépendants se regroupent facilement autour de groupes de discussion. Ils peuvent être sur un site à toute heure du jour ou de la nuit. Ils parlent de tout et de rien et on sent souvent que c’est à cause d’une solitude extrême qu’ils y sont ou qu’ils veulent absolument " se pogner une blonde ou un chum " (allez visiter, par exemple, le chat de Rock-Détente, où j’ai moi-même fait mon expérience de chatter au début de ma carrière d’internaute). Le monde s’échange l’adresse de sites intéressants, parlent de nouvelles technologies, de téléchargement, aide un ami internaute qui est en panne technologique, vont se rejoindre sur d’autres groupes de discussion, vont et viennent sur les postes virtuels. Ils nourrissent, entre eux, cette dépendance comme un alcoolique s’en cherche un autre afin de boire. Qui se ressemblent, s’assemblent.

À la semaine prochaine.

 




par

Jean-Pierre Rochon M. Sc., psychologue

courriel : rochon@psynternaute.com

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