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Le 22 janvier 1998 :

Sensations verglaçantes

J'ai longtemps réfléchi avant de décider de l'orientation de ma chronique. Suite à cette tempête de verglas qui s'est abattue sur le Québec et qui a laissé plus de 3 millions de québécois dans le noir et sans électricité, je voulais éviter les clichés, la répétition de ce qui a été écrit dans les journaux ou diffusé à la télévision.

Je ne voulais pas faire une études exhaustive des humains en situation de crise pas plus qu'une étude sociologique de la solidarité. Juste partager quelques impressions. Ce qui m'impressionne dans tout cela c'est la force de la nature et la dépendance au confort. J'habite dans le Hautes-Laurentides depuis près de deux ans. Perdu dans les montagnes. Ma force intérieure me vient donc aussi de cette puissante nature. J'observe les phénomènes d'une lorgnette positive. Avant de me réfugier à mon pied à terre de Montréal, où je n'ai manqué de rien- j'ai été privé d'électricité et de téléphone dans les Hautes Laurentides- j'ai écouté, avant de partir pour la grande ville, la nature dans ce qu'elle a de plus puissant. Mon cœur a fendu en deux quand au plus fort de la tempête de verglas j'ai entendu ces arbres, autour de moi, fendre. Quand le bruit des arbres qui ployaient, en rafale, sous le poids du verglas était près, cela ressemblait à un feu d'artifice. Quand le bruit venait de plus loin dans la foret, c'était comme du tonnerre. Impressionnant. Au moment d'écrire ces lignes, le verglas, marié aux branches d'arbre, éclairé par un soleil ardent, me donne l'impression de vivre dans du crystal français de St-Louis, enveloppé dans une bulle remplie de diamants. D'un seul coup, j'oublie les aspects moins positifs de cette tempête.

Revenons-y quand même. J'ai l'habitude de " négocier " avec les situations de crise dans le cadre de mon travail de psychologue. Mais cette situation de crise pour les sinistrés était d'une toute autre nature quoi qu'avec certains parallèles. Ce que j'apprécie le plus dans ces situations c'est comment la vérité , la réalité des choses et des gens, émergent. Le sentiment de survie va au plus pressant. La vraie nature de l'humain sort à plein dans ces circonstances.

J'ai toujours pensé que des situations de stress, d'anxiété généraient des forces intérieures insoupçonnées. C'est souvent dans des occasions d'adversité que l'individu puise en lui une force incroyable. Cela a permis à beaucoup de québécois de se mobiliser, de s'organiser afin de contrer la menace au bien-être. La plus belle preuve aura été les villages n'ayant aucune exposition médiatique et abandonnés par la Sécurité Publique. Laissés à eux-mêmes. Peut-on seulement s'imaginer combien l'estime de soi est rehaussé lors d'une telle expérience de solidarité ? Les gens ont aidé et se sont fait aider. Les québécois ont de la difficulté à demander de l'aide. Cela touche leur orgueil. Combien de gens se sont perdus à ne vouloir compter que sur eux ? Je me suis mal expliqué que certaines personnes se soient plaintes d'être dans un site d'hébergement et aient refusé d'aller dans une famille d'accueil.

Solidarité, un mot qui a pris tout son sens. Tous pour un , un pour tous. Très souvent on a reproché à la grande ville, ou aux villes moyennes de façonner une société individualiste où on ne parle pas ou peu entre voisins. Mais dans les circonstances qui nous concernent c'est le coté humanitaire qui a prévalu. Et c'est ce qui m'a le plus touché. L'humain dans sa nature est fondamentalement bon. L'élan généreux est toujours prêt à bondir pour aider.

Il y a aussi cette portion de la population qui a regardé à la télévision, impuissante et frustrée de ne pouvoir aider, les scènes pénibles de gens se battant pour leur survie. Il y a de franches leçons à tirer de cette expérience télévisuelle. De quoi se plaint-on, au fait ? Franchement quand j'ai constaté la situation dans laquelle certaines personnes se trouvaient, je me suis compté chanceux d'avoir ce que j'ai . Une santé physique, de quoi vivre convenablement, une qualité de vie intéressante, une bonne santé mentale. Il suffit de voir la misère pour se rendre compte de notre condition . Ce qui m'a aussi intéressé aura été le coté ingénieux de certains québécois. Le fait que l'urgence d'une situation transcende les frontière géographiques. On a reçu de l'aide de plusieurs pays. Combien certaines choses ou événements peuvent nous déstabiliser. Surtout combien on est dépendants du confort. Encore une dépendance !

D'un coté il y a les utilités essentielles. Le besoin fondamental d'avoir un toit, d'être au chaud dans un pays nordique, le vêtement, la nourriture. Mais le reste, le superflu, le luxe, le matérialisme ? Il semble bien qu'ils soient installés à demeure. Sans ce matérialisme on est carrément en manque et cela ne saurait durer trop longtemps. Cela nous met dans des situations de stress.

Qui a-t-il de mieux à faire pour surmonter et liquider ces expériences personnelles et sociales uniques dans les annales québécoises? D'abord reconnaître que certaines pensées, sensations, comportements sont " normaux " face à un événement anormal, extraordinaire. L'être humain est " équipé " pour mettre en place des mécanismes d'adaptation. Il est assuré dans ces circonstances que certaines personnes auront des réactions physiques et psychologiques spécifiquement reliées à la situation de stress. Comment l'individu vit un événement, sa perception des événements. Bien souvent l'anxiété atteint des niveaux inégalés dans ces circonstances (penser que les tuyaux vont éclater, que la maison va être cambriolée alors que l'on est dans un centre d'hébergement, que les enfants vont souffrir d'hypothermie dans une maison non chauffée, etc.). Mais n'oublions pas que chaque individu réagit à sa manière aux facteurs de stress.

Ce qui deviendrait inquiétant c'est que les symptômes perdurent plus d'un mois. Il est normal d'avoir des souvenirs, des flash back , des sensations de ce qui a pu arriver. Cela génère évidemment plein de sentiments et émotions. Il est important d'accepter de vivre ce que l'on a à vivre : de la colère parce que le maire d'une municipalité s'est traîné les pieds ; de la forte anxiété parce que l'on a épuisé toutes ses ressources ; de la panique quand les besoins fondamentaux sont menacés ; de l'injustice quand le dernier voisin à de l'électricité et pas vous, etc. Impuissance, tristesse sont tout à fait normales dans de telles circonstances. Surtout parler de ce que l'on vit pour se rendre compte qu'on n'est pas les seuls à vivre cela. C'est le ciment de la solidarité. La résolution de problème, le sens de l'organisation sont mis à profit. Augmenter les activités agréables et voir le bon côté des choses (nouvelles amitiés, solidarité, satisfaction à aider une autre personne, l'estime de soi rehaussé, etc.). Il serait intéressant d'apprendre aux plus jeunes à tirer profit et à comprendre certains comportements sociaux en temps de désarroi, de détresse. Enfin, si certains symptômes persistent trop longtemps il y aura lieu de consulter un médecin, un psychologue ou un autre professionnel de la santé.

Le tissus humain, les chaînes humaines d'alimentation, de combustion, de solidarité ont remplacé les fils d'acier et les pylônes affaissés. Mais la chaleur a quand même passé. Elle était atomique d'humanité.




par

Jean-Pierre Rochon M. Sc., psychologue

courriel : rochon@psynternaute.com

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